Vacarme 40 / chantier politiques du risque
Dans l’Amérique de George Bush, la valorisation entreprenariale de la prise de risque individuelle prend paradoxalement place au sein d’une société gouvernée, au nom de la guerre contre le crime et contre le terrorisme, par l’obsession sécuritaire du risque zéro. L’alpinisme, pratique où la prise de risque n’est possible qu’à la condition d’être adossée à une expérience collective de la responsabilité solidaire et du devoir de sauvetage, constitue dans ce contexte un laboratoire alternatif pour une autre gouvernance du risque.
Traduit de l’américain par Philippe Mangeot
L’hiver dernier, deux accidents sur le Mont Hood — une montagne volcanique haute de 3426 mètres située dans l’Oregon — ont attiré l’attention des médias américains sur les risques de l’alpinisme et suscité une vague de propositions pour en accroître la sécurité. Nikolas Rose l’a montré, le débat public sur le risque dans les sociétés libérales avancées se joue désormais notamment, mais sûrement, dans ce type de polémiques. Sans doute leur échelle reste-t-elle modeste (relativement aux grands enjeux actuels) ; sans doute concernent-elles peu de monde : elles n’en méritent pas moins l’attention de ceux qu’intéressent les problèmes posés par le risque et par sa gouvernance.
Si l’alpinisme — vénérable doyen des « sports extrêmes ou d’aventure » — éveille tant de curiosité et de discussions, c’est entre autres en raison du courage, et souvent de la fortune, de ceux qui s’y adonnent : toujours en quête d’exploits plus extraordinaires, ils suscitent autant d’admiration que de répulsion. Or il semble que l’intérêt occasionné par leurs histoires ait varié : on l’observe plus dans les périodes de capitalisme relativement débridé qu’aux époques où sont privilégiées l’intervention et la régulation. Cette conjonction entre l’aventure et la libéralisation économique est née avec l’alpinisme lui-même, quand ses premiers adeptes se comptaient dans l’élite des milieux du droit et des affaires. C’est pourquoi les récits types d’alpinisme renseignent sur les conceptions du risque économique, et sur les rationalisations et justifications de sa distribution dans une société.
Outre leur fonction idéologique, c’est aussi comme laboratoires sociaux à taille réelle des conceptions du risque contemporain et des stratégies pour s’y affronter que les sports d’aventure méritent d’être étudiés. L’examen des pratiques et des discours de l’alpinisme (et sans doute des autres sports extrêmes ou d’aventure) donne à voir une approche de la gouvernance du risque très différente — quoique pas nécessairement contradictoire — de celle de l’assurance, comme mécanisme de gestion et de répartition du risque. Il permet ainsi d’en observer la parenté avec d’autres formes de prises de risque — au travail, à la guerre et dans tous les domaines où s’exerce ce que le sociologue Stephen Lyng a nommé edgework [1] (« les pratiques limites »). C’est donc dans cette perspective qu’on peut interroger des pratiques comme l’alpinisme, pour le point de vue qu’elles offrent sur la notion de risque dans les sociétés évoluant, depuis les années 1980, vers un mode « libéral avancé » de gouvernance du risque [2]. […]
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Jonathan Simon est professeur de droit et de criminologie à l’Université de Californie, Berkeley.