Vacarme 40 / chantier politiques du risque

drogues : quels dommages ?

par Aude Lalande

Les consommateurs de drogues, en un sens, sont des professionnels du risque — à défaut qu’ils se conçoivent comme tels, c’est au moins ce qu’on leur répète sans cesse. Toute la difficulté tient dans le caractère séparé, ou exogène, du discours sur le risque : comment se le ré-approprier ? Et faut-il seulement s’y efforcer ? Est-il ré-appropriable depuis l’expérience de la consommation ? Comment, en quels termes, se posent et se construisent la pratique du risque et le rapport à l’incertitude du point de vue des consommateurs ? Notes sur un mariage difficile.

Le discours social sur les drogues aujourd’hui est un discours exclusivement centré sur les risques, qui en occulte les usages et les utilités sociales. C’est tout entier un discours de prévention, dont les différents avatars ont en commun de se focaliser sur les dommages à venir et leur prévisibilité : simplifications du discours commun (où prendre des drogues vaut « comportement à risques »), programmes d’intervention politique de la prévention primaire (visant à empêcher tout contact avec les produits interdits), programmes d’intervention médico-sociale de la prévention secondaire (cherchant à réduire les risques sanitaires, financiers, psychologiques, sociaux pour ceux qui malgré tout consomment). De fait, le risque a remplacé l’expérimentation transgressive qui faisait la marque des années 1970-80. Défi à la rationalité contre défi à la loi, infantilisme et irresponsabilité des « jouisseurs » des années 1990 contre dimension subversive des « expériences de vie » des années précédentes, la question s’est déportée, depuis trente ans, des atteintes à l’ordre social à la gestion des coûts et des flux sanitaires. Mais le discours du risque n’en manque pas moins, à son tour, l’expérience concrète des drogues. Non que le risque n’existe pas en effet pour les consommateurs — au contraire il est toujours et par définition présent, ne serait-ce que par le poids et la répétition des mises en garde — mais il s’agence d’abord aux pratiques sociales qui l’englobent, connaît des modalités et des hiérarchisations variables, s’appuie sur une expérience des produits qui dissone parfois très fortement avec ce qui en est dit, voire sur-réagit aux expressions dominantes de ses caractérisations. Le premier tort des discours sur le risque est de s’agencer à des causalités tordues : on ne prend pas des drogues pour prendre des risques, on prend des risques parce qu’on prend des drogues. Et on prend des drogues pour toutes sortes de raisons : pour faire la fête, s’expérimenter soi-même sous un jour nouveau, tenir son rang dans un groupe, rester performant en situation difficile, soigner un mal obscur... […]

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publié dans Vacarme 40 été 2007

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