Vacarme 40 / chantier politiques du risque

mutation génétique

par Nikolas Rose

La pédophilie est une disposition génétique. Dans la bouche d’un homme aussi attaché à la science que le président de la République française, cette conviction fait peur. Car la science dont il prétend s’armer est celle des scientistes du XIXe siècle : science du chiffre, du classement et de la détermination, elle est absolue, et ne laisse plus place, une fois son verdict prononcé, aux arts de la vie et de la société, aux arrangements des conduites humaines. Nikolas Rose montre pourtant combien l’inévitable irruption de la génétique dans nos existences s’inscrit dans des habitudes éthiques déjà à l’œuvre, et oblige à de nouveaux horizons de luttes collectives.

Traduit de l’anglais par Fabien Jobard

Parmi les multiples conséquences des progrès des sciences de la vie et de la médecine, les mutations dans l’ordre même de la personne sont centrales. Ce ne sont plus seulement les idées scientifiques, professionnelles ou profanes sur l’identité et la subjectivité humaines qui sont changées, mais toutes nos conceptions les plus fondamentales sur les êtres humains. Je concentrerai ici mon propos sur l’être humain « frappé par le risque génétique ». Ce type de personne [personhood] est le croisement d’au moins trois histoires.

Premièrement, la croyance se développe selon laquelle bon nombre d’états indésirables (maladies ou troubles du comportement) ont une origine génétique : les maladies liées à une forme de « mutation génétique », bien sûr, mais de manière plus générale toute séquence génétique présentant des petites variations de quelques gènes et de leurs interactions, propriété qui accroît alors la probabilité de développer certaines pathologies, comme le cancer du sein. Deuxièmement, des chercheurs affirment qu’ils ont la faculté (et cette faculté ira croissant) d’identifier ces séquences génétiques et leurs liens, au niveau moléculaire, avec des états de santé donnés. Troisièmement, les médecins prétendent qu’ils sont aujourd’hui très précisément capables d’identifier des individus dotés de profils génétiques particuliers, et ce avant même le diagnostic de tout état un tant soit peu pathologique. Cette identification peut être seulement probabiliste : lorsque les séquences génétiques ne sont qu’associées à une simple probabilité d’être affecté, ou bien lorsqu’elles ne sont que corrélées à une histoire familiale particulière ou un ensemble de facteurs tiers habituellement liés à telle ou telle maladie.

spectres d’un risque

Les mutations dont il est question ici touchent aux formes par lesquelles, dans les démocraties libérales avancées, les personnes sont définies, les individus sont gouvernés, et les individus se gouvernent eux-mêmes [1]. Dans ces sociétés, […]

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Nikolas Rose est professeur de sociologie à la London School of Economics.

[1] NdT : de manière plus générale, les « démocraties libérales avancées » sont les régimes qui se caractérisent par le « gouvernement à distance », c’est-à-dire par la capacité d’agir sur les conduites en définissant les modalités des rapports entre liberté individuelle et responsabilité individuelle (cf. Nikolas Rose, Powers of Freedom. Reframing Political Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1999).

publié dans Vacarme 40 été 2007

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