Vacarme 40 / chantier politiques du risque

le politique et l’incertain

entretien réalisé par Fabien Jobard

L’industrie nucléaire est comme hantée par ses déchets. Car si le nucléaire relève d’une économie du risque, ses déchets la font basculer dans une économie de l’incertitude : la durée de vie et de nuisance de ces matériaux étant presque infinie, leur danger devient alors incommensurable, projeté dans un horizon de temps sans limite. Traditionnellement, le politique arrête une décision, fixe les calendriers, domestique l’incertitude. Mais, face à l’incertitude, le politique devient subitement un jeu de non-décision, un art de la suspension. Récit de la mise en politique de l’incertitude.

Après avoir co-écrit un ouvrage sur la « démocratie technique [1] », vous consacrez un ouvrage à la question des déchets nucléaires [2], domaine a priori peu réputé pour relever du débat démocratique...

Certes, mais je pense pourtant que la « carrière » du problème des déchets nucléaires, et en particulier leur « mise en politique », constitue paradoxalement un site exemplaire d’observation des transformations qui touchent les relations entre danger et politique. Dans les années 1970, ce sont les professionnels du nucléaire qui se saisissent, seuls, de cette question. Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 1981, elle change les règles du jeu et procède à une ouverture en direction des contre-experts du nucléaire, c’est-à-dire des représentants de la CFDT et du CNRS. Des commissions techniques pluralistes sont alors mises en place mais leurs conclusions ne sont qu’à moitié reprises par le gouvernement. Ce sont les professionnels du champ qui imposent une solution, le stockage géologique des déchets. Après un retraitement du déchet brut, qui vise à séparer le plutonium et l’uranium des déchets hautement radioactifs (c’est le but de l’usine de La Hague), le stockage consiste à enfouir ces déchets dans des couches géologiques réputées stables, de manière à ne plus jamais rendre possible leur exhumation. La solution apparaît alors comme la meilleure. Sa caractéristique, également, c’est d’être irréversible : les déchets étant enfouis, on ne peut revenir dessus. La situation est verrouillée. Vient à la fin des années 1980 la phase très pragmatique : et maintenant, où va-t-on enfouir ? Là, surprise, […]

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Yannick Barthe est chercheur au CNRS, Centre de sociologie de l’innovation.

[1] Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001.

[2] Yannick Barthe, Le Pouvoir d’indécision. La mise en politique des déchets nucléaires, Paris, Economica, 2006.

publié dans Vacarme 40 été 2007

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