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Vacarme 29 / Usages
Leur voix n’était invoquée que pour briser les grèves, elle a pris désormais d’autres inflexions : au coeur des mouvements sociaux, les usagers développent une contre-expertise, revendiquent un droit de regard, font valoir les inventions de la pratique et de la jurisprudence, réconcilient radicalité et pragmatisme. Or, la question des usages est, en un autre sens, la nervure centrale du travail de Foucault. Rapprochons ces luttes et cette oeuvre : on verra se dessiner une nouvelle image de la pensée et de l’action politique.
Mathieu Potte-Bonneville vient de publier : Michel Foucault, l’inquiétude de l’histoire, PUF, « Quadrige », 2004.
« Ce n’est pas d’un comité des sages, moral et pseudo-compétent, dont on a besoin, mais de groupes d’usagers »
Gilles Deleuze, Pourparlers
Dans les rapports qu’entretiennent, chez Foucault, la pensée et la politique, la notion d’usage intervient de trois manières.
Objections
La pensée est donc, chez Foucault, inscrite dans l’horizon de l’usage comme dans une sorte de triangle qui définit son objet, sa fonction, son adresse - triple exigence d’une pensée des us,d’une pensée qui se veut utile, d’une pensée pour des usagers. Du même coup, lire Foucault, ce peut être aujourd’hui un moyen d’éclaircir ce que peut vouloir dire, au juste, cette politique des usages qui, depuis vingt ans, irrigue le débat public et renouvelle le lexique des mouvements sociaux. D’une part, bien sûr, parce qu’entre Foucault et les mouvements de chômeurs, les associations de malades ou d’usagers de drogues, le rapport est parfois de filiation directe, souvent de joyeux pillage : « Act Up-New York était la pratique dont Foucault produisait la non-théorie », note David Halperin. Mais aussi, plus profondément, parce que cette oeuvre et ces mouvements ont peut-être les mêmes adversaires, l’un dans la pensée, les autres dans la politique : tout se passe comme si les contempteurs de Foucault, dans le champ théorique, puisaient aux mêmes sources que l’hostilité aux questions d’usages, dans l’espace public. Du même coup, la pensée de Foucault pourrait être pour une politique des usages davantage qu’une réserve d’outils : une pierre de touche. En comprenant comment, conceptuellement, elle peut déjouer les reproches qu’on lui oppose, on y verra peut-être plus clair dans les raisons qui nous portent à tenir, politiquement, aux usages et aux usagers.
Précisons. Au triangle de l’usage ci-dessus décrit, on peut superposer trois séries de reproches - reproches dont les contenus sont certes fort différents d’un domaine à l’autre, mais qui présentent pourtant certaines analogies frappantes.
L’espace de la chresis
Afin de dénouer un peu ces objections, rouvrons quelques livres - à commencer, bien sûr, par L’Usage des plaisirs. La sphère d’une réflexion sur l’usage s’y trouve circonscrite de manière à la fois philosophique et historique : par la mise au jour d’un niveau jusque-là inaperçu de la réflexion morale ; par l’examen d’une catégorie propre à la morale sexuelle de la Grèce classique.
Au plan philosophique, Foucault souligne dans ce livre que l’analyse traditionnelle de la moralité porte tantôt sur le code moral (l’ensemble des valeurs et règles d’actions proposées aux sujets pour conduire leur vie en vue du Bien), et tantôt sur les comportements effectivement adoptés par les individus. La morale : ce qu’il faut faire / ce que l’on fait. Or, une telle distinction laisse entièrement en blanc la manière dont les prescriptions générales du code vont se trouver traduites dans les comportements effectifs : comment fait-on ce que l’on fait, d’après ce qu’il faut faire ? Cet espace blanc, la philosophie l’appréhende d’habitude sous la figure du jugement moral : la règle étant donnée, à quels objets singuliers s’applique-t-elle ? Toutefois, note Foucault, ce n’est là que la moitié du problème : reste à savoir comment, cette règle, le sujet va la « faire sienne », se l’appliquer à lui-même, se former et se transformer lui-même en sujet moral. « Soit un code de prescriptions sexuelles enjoignant aux deux époux une fidélité conjugale stricte et symétrique, ainsi que la permanence d’une volonté procréatrice ; il y aura, même dans ce cadre aussi rigoureux, bien des manières de pratiquer cette austérité, bien des manières d’être fidèle » [6]. C’est ce niveau spécifique, cet ordre des « manières de se conduire » que Foucault nomme, au sens strict, l’éthique.
Cette analyse générale prend, comme souvent, sa source dans une archive singulière. Si Foucault peut mettre en lumière cette « couche » éthique des pratiques de soi, c’est depuis l’examen d’une culture dans laquelle une attention extrême était accordée à l’ordre de l’usage. Dans la Grèce classique, « la réflexion morale sur les aphrodisia tend beaucoup moins à établir un code systématique (...) qu’à élaborer les conditions et les modalités d’un « usage » : le style de ce que les Grecs appelaient la chresis aphrodision, l’usage des plaisirs » [7]. Parler d’usage, c’est ici indiquer que compte moins le partage entre plaisirs licites et illicites que la « manière », la « façon » de prendre son plaisir. C’est souligner, aussi, que la rationalité dont relève une telle action sur soi est d’ordre prudentiel (« question... de prudence, de réflexion, de calcul dans la manière dont on distribue et on contrôle ses actes »). C’est insister enfin sur la dimension d’ajustement, qui lie la valeur de l’action à son adéquation avec une série de coordonnées chaque fois singulières - critères souples du besoin, du moment, du statut... dont dépend in fine l’évaluation. En bref : le vif de la morale sexuelle grecque n’est pas une typologie des plaisirs convenables, mais une réflexion sur la manière de prendre son plaisir comme il convient.
Une telle analyse n’entretient, avec la politique, qu’un rapport oblique - comme la plupart des derniers textes de Foucault, elle oblige justement le lecteur à inventer ses propres usages. On peut pourtant, me semble-t-il, en tirer quelques enseignements généraux, qui permettent de contrer l’objection de « fatalisme ».
Le premier enseignement concerne le degré d’autonomie propre à l’espace des usages. Certes, la dimension des pratiques de soi est, en un sens, seconde - puisqu’elle présuppose un code, s’enlève sur le fond de principes. Pour autant, et c’est là l’essentiel, elle n’est nullement gouvernée par les contenus du code, ni vouée à se résorber dans une application transparente de ce dernier. D’une part, parce qu’un même système de prescriptions générales peut donner lieu à des formes de conduite entièrement différentes (c’est ce que montre, dans L’Usage des plaisirs,la comparaison entre les mondes grec et chrétien : continuité des thèmes d’austérité, mais des éthiques incomparables). D’autre part, parce que la valeur d’une conduite n’est pas forcément fonction de sa capacité à s’effacer sous la règle générale qu’elle met en oeuvre, à masquer sa singularité comme on dissimule ses traces : en Grèce, « ce n’est pas en universalisant la règle de son action que (...) l’individu se constitue en sujet éthique ; c’est au contraire par une attitude et par une recherche qui individualisent son action, la modulent et peuvent même lui donner un éclat singulier » [8]. Autrement dit, là où les contempteurs du « fatalisme » objectent : « Vous avez cédé sur les principes, et vous n’ergotez plus que sur leur application », Foucault pourrait répondre : « Vous supposez que les variations d’usage ne sont pas essentielles, vous confondez aussi usage et application. En cela, vous restez tributaire d’une vision de l’action aveugle à l’histoire, et à sa propre histoire : car le modèle d’une conduite s’effaçant sous l’universalité de ses règles n’est pas la vérité dernière de la pratique, c’est un chapitre dans l’histoire des usages ».
Porter le fer sur le terrain des usages, plutôt qu’au plan des principes, ce n’est donc pas se contenter d’un domaine en quelque sorte ancillaire, mais investir un espace relevant d’une analyse autonome. Autonome ne veut pas dire vierge, comme si nous étions libres de nous y ébattre à l’aise ; au contraire, l’espace des usages est traversé de techniques, de stratégies, de formes de gouvernement. La police, par exemple, s’y engouffre en entier : comme le souligne l’historien P. Napoli, « l’autonomie du « mode de faire » trouve dans la police sa consécration la plus achevée », dans un « espace moyen » entre structure institutionnelle et réponse sociale [9]. Pour Foucault, c’est là que se décide l’essentiel de nos libertés et de nos sujétions effectives - c’est là d’abord qu’il faut se battre. Pour autant, il « ne suppose pas que les codes soient sans importance, ni qu’ils demeurent constants » [10]. En particulier, il souligne que l’espace laissé à l’inventivité des usages varie selon les univers moraux : « Dans certaines morales, l’accent est surtout porté sur le code, sa systématicité, sa richesse, sa capacité à s’ajuster à tous les cas possibles », suscitant une « subjectivation dans une forme quasi-juridique » [11], condamnant les pratiques de soi à la portion congrue. Autrement dit, plaider pour l’inventivité des usages n’est pas exclusif d’une réflexion, d’une contestation ou d’une transformation des règles sous lesquelles ces usages s’inscrivent : cela peut même en précipiter la nécessité, tant il est vrai que certaines lois sont intolérables, non seulement dans le contenu de leurs prescriptions, mais par leur propension à investir chaque moment et chaque geste, par l’absence de marge qu’elles nous laissent pour vivre.
À l’objection du fataliste (« soit le débat et la contestation s’élèvent jusqu’aux principes, soit ils piétinent dans les questions d’intendance »), Foucault oppose en bref deux séries de pratiques : ce qu’il nomme les « pratiques de libération » et les « pratiques de liberté » [12]. D’un côté l’exercice de la liberté éthique, l’élaboration positive d’une conduite, peut requérir une mise en question des interdits, une « pratique de libération » : on n’est pas obligé de danser dans les chaînes, et toutes les chaînes ne nous laissent pas également danser. Reste que la contestation des interdits ne saurait décider, à elle seule, de la forme à donner à ses conduites - briser la chaîne n’est pas encore savoir danser. On ne saurait en effet rêver que la libération dispense de donner forme à la liberté ainsi conquise, comme s’il suffisait « de faire sauter ces verrous répressifs pour que l’homme se réconcilie avec lui-même » [13]. Refuser ainsi d’admettre que la liberté attend, toute faite, sous le joug des interdits, c’est peut-être écarter la promesse d’une libération absolue ; mais c’est aussi récuser le délai qu’une telle promesse implique, comme s’il fallait se résigner à ce que rien ne change, tant que tout n’aura pas changé. En d’autres termes, les pratiques de liberté, si elles requièrent une pratique de libération apte à desserrer l’étau, ne la suivent pas à la façon d’un « stade ultime » : elles l’accompagnent, la doublent et commencent tout de suite. En quoi Foucault peut, sans paradoxe, se présenter comme le contraire d’un fataliste. Du vrai et de l’utile
Admettons que le sens d’une conduite ne soit pas tout entier décidé dans l’examen des règles qui la gouvernent du dessus. Problème : à élargir ainsi cette fissure, à situer l’exercice de la liberté un peu en dessous des règles, n’ouvre-t-on pas sur une pratique entièrement déréglée, livrée à l’arbitraire ? On voit ici comment l’accusation de subjectivisme peut relayer celle de fatalisme - et pourquoi les mêmes luttes peuvent se voir tantôt reprocher d’être insuffisantes, et tantôt excessives, tantôt pusillanimes, tantôt prométhéennes. Ainsi à Bègles, ce printemps : la question posée, celle de savoir si l’obligation pour les mariés d’être de sexe opposé ne relèverait pas de l’usage plutôt que de la loi, a suscité les deux réactions à la fois. On lui a reproché, d’un même trait, de laisser intactes les vraies contraintes politiques (parce qu’elle se satisfaisait des règles), et de balayer les fondements anthropologiques de la société (parce qu’elle n’admettait plus les bornes coutumières).
Prolongeons notre parallèle : une objection du même genre pourrait être opposée à l’usage que Foucault fait de l’histoire. Dès lors que l’archéologie revendique plus souvent d’être utile que d’être vraie, de servir les luttes en se servant des archives, ne devient-elle pas un discours anomique, instrument apte à servir toutes les causes et toute les dérives, parce qu’au service de la seule volonté du penseur ? Reproche souvent formulé : constatant que « d’une part, toute affirmation de Foucault s’entoure d’un formidable appareil critique... mais d’autre part, on pourrait avec les mêmes données construire d’autres récits », Vincent Descombes conclut par un banal « rien n’est vrai, tout est permis » [14]. Que répondre à cette critique ?
D’abord, admettons-le : Foucault récuse bien l’existence, dans le réel, non des faits eux-mêmes (chaque fois documentés), mais d’un ordre des faits unique, que le récit historiographique devrait se contenter de décalquer ou de rejoindre. Interrogé, de manière un peu agressive, sur la place de Freud dans son Histoire de la sexualité(« Et bien entendu, tu feras surtout très attention à ce que la principale transformation ne se situe pas à Freud ? »), il peut ainsi répondre : « Pour moi, l’histoire des coupures et des non-coupures est à la fois un point de départ et un truc très relatif (...) ici, pour des raisons qui sont de conjoncture, puisque tout le monde appuie sur la coupure (freudienne), je me dis : essayons de faire tourner le décor, et partons de quelque chose qui soit aussi constatable que la coupure, à condition de prendre d’autres repères » [15]. Plus radicalement, la pensée chez Foucault est comme désancrée de ses repères fondamentaux : dans Les Mots et les choses,il n’y a somme toute ni mots (dont on pourrait dégager une logique), ni choses (dont on pourrait produire l’ontologie) mais des discours - philologie, histoire naturelle, plus tard sciences humaines... Discours dont les recouvrements et les transformations, minutieusement reconstruits, semblent pourtant s’enlever sur une contingence fondamentale, celle de leur rassemblement premier : sous les corrélations rigoureuses, perce encore ce qu’avait de non-nécessaire le fait de rapprocher, dans un même livre, le savoir des plantes, des signes et des richesses, comme sur la table de dissection de Lautréamont, le parapluie et la machine à coudre.
Ce décrochage, ce récit historique sur fond de contingence ont une double visée : d’une part, ramener du côté de l’histoire des instances qui se présentent comme autant d’Essences intemporelles - montrer que « la sexualité » est historiquement construite, que « nous sommes plus récents que nous le pensons ». D’autre part, faire apparaître, sous l’Histoire dont on voudrait qu’elle soit unique, une certaine disposition des forces, une conjoncture. Dans l’exemple précédent : de quelles relations de pouvoir émerge, en 1976, le sens donné à la Coupure Freudienne, et quelle place occupe-t-elle dans l’économie des discours pour être si agressivement défendue ? Une telle stratégie, toutefois, a une conséquence : elle interdit à l’archéologie de présenter, à son tour, le réel qu’elle décrit comme la Réalité, et le discours qu’elle tient comme l’Histoire. Autrement dit - et c’est là une contrainte forte -, « tout » n’est pas « permis » à celui qui revendique, contre la référence à une vérité intangible, la désinvolture de l’usage : il ne peut, sans se dédire, brandir l’autorité du Vrai, ni profiter de ses effets de légitimation. Conséquence qu’un certain nombre de lectures contemporaines de Foucault ont tendance à vouloir glisser sous le tapis : parler de biopolitique, de relations de pouvoir, etc, ce n’est pas démasquer enfin la réalité masquée sous le discours ; c’est user d’un autre discours, dont Foucault indique volontiers l’origine historique, et l’intérêt conjoncturel [16]. L’expression la plus fréquente, tout au long de ses cours ? « alors, si vous voulez, on pourrait dire ceci... ».
Il devient compliqué de conclure, de la revendication de l’usage, à l’affrontement tyrannique des volontés - un tel affrontement suppose toujours, peu ou prou, de convoquer à l’appui de ce que l’on dit les prestiges de la vérité. Les « fictions » de Foucault n’ont ni ce pouvoir, ni cet enjeu : étrangement, leur utilité principale tient à l’embarras qu’elles introduisent dans l’ordre des pratiques ; leur usage, c’est d’interrompre l’évidence des usages, et leur efficacité réside tout entière dans ce qu’elles rendent difficile. Non pas : « tout est permis », mais : « faire en sorte, avec bien d’autres, que certaines phrases ne puissent plus être dites aussi facilement ou que certains gestes ne soient plus faits au moins sans quelque hésitation » [17] ; « rendre difficiles les gestes trop faciles » [18]. Une politique des usages peut bien convoquer, dans son discours, le lexique des forces : elle ne cesse pourtant d’être anti-autoritaire. Non par surcroît de vertu : parce qu’elle neutralise les effets d’autorité non seulement chez ses adversaires, mais tout autant du côté de son énonciateur. À celui-ci elle ne laisse, pour arme et pour blason, que la force paradoxale d’une parole sans vérité.
On touche peut-être, du coup, à la faille secrète de l’accusation de « subjectivisme ». Pour qu’il y ait subjectivisme, encore faudrait-il qu’il y ait sujet ; or, à cet arbitraire, l’arbitre semble manquer. Car cet usage interruptif de l’histoire et de la parole a aussi pour effet de ne poser à son foyer qu’une subjectivité précaire : un « je » ou un « nous » dont l’insistance ne vaut pas identité, faute de pouvoir gager celle-ci sur un seul et même récit, qui serait enfin le vrai. Qu’est-ce qu’un « je », en effet, qui s’empare d’un discours, mais sans prétendre s’y faire reconnaître en vérité ? Qu’est-ce qu’un « nous » qui prétend, non raconter son histoire comme la vraie histoire, mais seulement une autre histoire ? Sans doute Foucault donne-t-il à ses travaux la charge de faire entendre les voix qu’on n’entend pas, de faire paraître « leurs plaintes et leur petit vacarme » [19]. Mais fondamentalement, d’être placée sous le signe de l’usage, son histoire est aussi anti-identitaire qu’elle est anti-autoritaire. Ou plutôt, de même qu’il s’agit de dégager une force dans la contestation des effets d’autorité, il s’agit de produire un sujet individuel ou collectif dont la consistance soit, de part en part, problématique, et qui ne diffère pas des autres sans différer de soi : un « nous » qui soit « le résultat - et le résultat nécessairement provisoire - de la question telle qu’elle se pose dans les termes nouveaux où on la formule » [20]. Autrement dit : l’archéologie « établit que nous sommes différence, que notre raison c’est la différence des discours, notre histoire la différence des temps, notre moi la différence des masques. Que la différence (...) c’est la dispersion que nous sommes et que nous faisons » [21]. « Nous sommes tous des gouvernés »
Nous sommes ici renvoyés au dernier aspect de notre problème : à cet étrange portrait du sujet politique en usager. Portrait au prime abord suspect de tous côtés : suspect d’avoir été promu, forgé et défendu par la CFDT, au début des années 1970 (dans une double opposition à la figure du prolétaire et à celle du consommateur). Suspect, du coup, pour la tradition républicaine, qui y voit un rabattement de la citoyenneté sur les seuls intérêts privés, et pour la tradition marxiste, qui y voit un personnage inventé à seule fin de nier, en cas de grève, la solidarité des intérêts des travailleurs (Barthes : « L’usager est un personnage imaginaire (...) en découpant dans la condition générale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique à son profit une solitude à laquelle la grève a précisément pour charge d’apporter un démenti », en rappelant que « l’homme est total » [22]). Qu’est-ce au juste qu’un usager, dans la perspective que propose Foucault ?
[1] « Le sujet et le pouvoir », Dits et écrits, IV, Gallimard, p.233.
[2] Les Mots et les choses, Gallimard, « Tel », p.12.
[3] « Il faut défendre la société », Cours au collège de France 1976, Gallimard-Seuil, « Hautes études ». p.7.
[4] « L’impossible prison », Dits et écrits, IV, p.31-32
[5] J. Habermas, Le Discours philosophique de la modernité, Gallimard, p.331.
[6] L’Usage des plaisirs, Gallimard, p.33.
[7] op.cit., p.63.
[8] op.cit., p.73.
[9] P. Napoli, Naissance de la police moderne, La Découverte, p.14.
[10] L’Usage des plaisirs, Gallimard, p.39.
[11] op.cit., p.36-37.
[12] Sur cette distinction fondamentale, cf. « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », Dits et écrits, IV, p.708.
[13] op.cit.p.710.
[14] V. Descombes, Le Même et l’autre, Minuit. p.138. Si Foucault parlait, à propos de Marx, d’une « tempête au bassin des enfants », il faudrait, pour rendre compte de ce phylum critique qui court de Descombes à Habermas, en passant par Alain Renaut, évoquer un nietzschéisme de bacs à sable.
[15] « Le jeu de Michel Foucault », Dits et écrits, III, p.313-314.
[16] Tout le cours de 1976 est ainsi consacré à retracer les origines historiques du discours sur le pouvoir comme guerre - à montrer, en un sens, que la « microphysique du pouvoir » que Foucault promeut n’est jamais qu’une variation sur un thème constitué aux XVII et XVIIIème siècles, sur fond de réaction nobiliaire aux randes monarchies administratives...
[17] « Table ronde du 20 mai 1978 », Dits et écrits, IV, p.30.
[18] « Est-il donc important de penser ? », Dits et écrits, IV, p.180.
[19] « La vie des hommes infâmes », Dits et écrits, III, p.242.
[20] « Politique, polémique et problématisation », Dits et écrits, IV, p.594.
[21] L’Archéologie du savoir, p.173.
[22] « L’usager de la grève », Mythologies, Seuil, « Points », p.135.
[23] « Le sujet et le pouvoir », Dits et écrits, IV, p.226.
[24] « Est-il donc important de penser ? », Dits et écrits, IV, p.179.
[25] « Qu’est-ce que la critique ? », cf. l’extrait p.171 de ce numéro.
[26] « Face aux gouvernements, les droits de l’homme », Dits et écrits, IV, p.707.