Vacarme 41 / chantier généalogies d’une rupture

the right wing

entretien réalisé par Philippe Mangeot & Pierre Zaoui

Les critiques comme les éloges de la nouvelle présidence française convoquent souvent la fiction d’une Amérique conservatrice éternelle, d’une politique qui courrait inchangée de Ronald Reagan à George W. Bush. Pour David Halperin, théoricien queer et témoin engagé du militantisme des 80’s, la distance déforme les perspectives, tant vis-à-vis de la « rupture » reaganienne, que du régime actuel aux États-Unis. Entre Élysée et Maison-Blanche, filiations, décalages, influences.

Dans la préface à l’édition française de votre Saint Foucault [1], vous expliquez que ce livre comme votre action militante au sein de la communauté gay et queer de l’époque étaient animés par une colère contre la « révolution reaganienne », que vous définissiez à la fois comme un transfert massif des richesses vers les classes les plus aisées et comme une véritable « guerre culturelle » menée contre toutes les valeurs dites de gauche (le féminisme, la liberté sexuelle, l’avortement, l’usage de drogues, le multiculturalisme, la séparation de l’Église et de l’État...). Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy vous apparaît-il, d’une manière ou d’une autre, comme l’enfant de cette « révolution conservatrice » initiée par Reagan et reprise par les Bush père et fils ?

Permettez-moi d’abord de vous alerter contre un risque de confusion. Quoi qu’il y ait d’effectivement inquiétant dans le projet sarkozyste, la droite française est, à bien des égards, à la gauche de la gauche américaine. Dans ces conditions, les problèmes auxquels vous êtes confrontés ici ne sont pas ceux de là-bas. Ce décalage est notamment dû à la façon dont l’ensemble de la classe politique américaine a glissé vers la droite depuis le début des années Reagan. Il se peut que la France soit entrée dans une période semblable à celle que les Américains ont connue alors, marquée en particulier par un démantèlement de l’assistance sociale et une concentration croissante des richesses dans les classes favorisées. Mais pour l’Américain que je suis, et qui a subi les deux mandats de George W. Bush, la droite reaganienne des années 1980 apparaît presque douce. Mon regard est, bien sûr, rétrospectif : l’élection de Reagan avait suscité chez nous des réactions semblables à celles que vous avez aujourd’hui : c’était un cauchemar, nous parlions de quitter ce pays. Mais les Républicains d’alors n’auraient pu procéder à une remise en cause légale des droits civils, comme c’est aujourd’hui le cas, notamment depuis le Patriot Act. À l’époque, la Cour suprême n’avait pas encore basculé à l’extrême droite, comme c’est le cas depuis les dernières nominations de juges par Bush. On pourrait presque dire que jusqu’à la victoire des Démocrates au Congrès, en novembre 2006, Bush a bénéficié des pleins pouvoirs : ce fut une sorte de coup d’État légal. Il a même su mettre les médias au pas, en faisant obstacle à l’accès à l’information de ceux qui s’avisaient de le critiquer. La gauche américaine a été longtemps à côté de la plaque en le considérant comme un imbécile dont on pouvait se moquer, faute d’avoir compris qu’il était en train de devenir le président le plus puissant que l’Amérique ait eu depuis Roosevelt. […]

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[1] David Halperin, Saint-Foucault, EPEL, 2000

publié dans Vacarme 41 automne 2007

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