Vacarme 42 / chantier la France pavillonnaire
La banlieue n’est pas le « paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe » dont parlait Céline : on y vit. À Gonesse par exemple, au nord de Paris, dans le quartier pavillonnaire des Peupliers, des familles modestes y ont inscrit et y inscrivent encore leurs trajectoires sociales. Et parfois même, non sans tension, des formes fragiles de mobilisation. Enquête ethnographique au plus près de promotions incertaines.
Gonesse — terrain de cette recherche [1] — est une commune de près de 25 000 habitants. Elle est située aux marges du secteur de pauvreté du nord-est de l’Île-de-France (Garges-lès-Gonesse, Sarcelles et Villiers-le-Bel) et à l’orée des campagnes périurbaines qui accueillent des classes moyennes et supérieures (Écouen, Senlis…). Situation d’entre-deux qui se retrouve en son sein : on y rencontre des grands ensembles et des quartiers pavillonnaires, comme le quartier des Peupliers.
Ce quartier présente une grande hétérogénéité du point de vue de la date de construction, du type et du prix des maisons [2] : une première phase d’urbanisation s’est déroulée dans les années 1920, autour de deux « cités-jardins », puis le quartier a vu sa population tripler dans les années 1960 avec la construction d’un ensemble de pavillons mitoyens, dits « en bande » ; à partir des années 1970, de petites opérations de lotissements vont étendre le quartier, avec des logements de taille et de valeur très variables, de petites maisons jumelées jusqu’à des villas « Kaufman & Broad ». Un continuum de positions sociales, des ouvriers aux cadres, caractérise ainsi les habitants. Le coeur en est constitué depuis plusieurs générations de ménages « petits-moyens » : employés et professions intermédiaires d’origine populaire [3] . Mais, avec l’accroissement de la part des familles d’origines immigrées et venues de cités HLM, les trajectoires et origines se diversifient. Au cours des années 1990, un nombre important de familles pauvres, originaires pour la plupart de Turquie, s’installent dans les pavillons en bande. L’installation de ces familles a suscité des réactions de rejet parfois très vives et contribué à transformer les significations attachées au fait d’habiter dans ce quartier tout autant que les formes de cohabitation entre voisins. En effet, loin d’être caractérisés par l’isolement ou le repli sur soi, les pavillonnaires des Peupliers ont développé de longue date des formes de sociabilité, mais aussi des modes de mobilisation au sein d’associations, et pour certains au sein des équipes municipales (du centre, de droite puis de gauche). Ces formes de sociabilité et de mobilisation, mais aussi les conflits plus récents qui ont émergé à la suite de l’arrivée de ces nouveaux résidents dessinent les transformations de ce territoire et la fragilité structurelle d’un quartier de promotion, qui demeure potentiellement un quartier de déclassement pour les ménages « petits-moyens » aux ressources modestes ; une fragilité qui est aussi le terreau des formes de droitisation qu’on observe aujourd’hui aux Peupliers. […]
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[1] Cet article présente des éléments d’une enquête collective sur les pavillonnaires ; celle-ci fait l’objet d’un ouvrage à paraître en mars 2008 à La Découverte sous le titre La France des « petits-moyens ». L’enquête a associé des étudiants (de l’ENS, de l’Université Paris 1, du Master Enquêtes, Terrains, Théories de l’ENS-EHESS), et des enseignants-chercheurs (outre les auteurs de cet article : Jean-Pierre Hassoun, Nicolas Renahy, Anne-Catherine Wagner, Florence Weber) pendant une période de trois ans. En partie réalisée dans le cadre du département de sciences sociales de l’ENS, elle a été financée par la Mission à l’ethnologie du Ministère de la Culture et par la Ville de Gonesse.
[2] Contrairement à ce que laissent accroire les thèses sur le « séparatisme social des classes moyennes », en région parisienne les situations de mixité sociale, de cohabitation entre classes populaires et classes moyennes sont très fréquentes. Voir Edmond Préteceille, « La ségrégation sociale a-t-elle augmenté ? La métropole parisienne entre polarisation et mixité », Sociétés Contemporaines, 2006, n° 62, p. 69-93.
[3] Les ménages situés entre le haut des classes populaires et le bas des classes moyennes deviennent d’autant plus nombreux que les manières de les désigner manquent. « Petits-moyens », repris d’une expression par laquelle une enquêtée se situait socialement, permet d’éviter d’« écraser » les spécificités de ces populations, ce qui aurait été le cas si nous avions repris des catégories forgées dans d’autres contextes, comme « ouvriers pavillonnaires », « petits- bourgeois », « nouvelles classes moyennes salariées », « classes populaires respectables ».