Vacarme 42 / chantier la France pavillonnaire

lutte de places

entretien avec Christophe Guilluy

entretien réalisé par Vincent Casanova & Joseph Confavreux

Les territoires bougent sans crier gare. Et les gauches de gouvernement, en même temps qu’elles s’égarent, s’oublient. Aujourd’hui, les habitants des zones pavillonnaires affrontent insécurité sociale et relégation. Par-delà les banlieues, une France périphérique et invisible, celle où domine très largement le logement individuel, connaît aussi la crise. Il y a là un rêve déçu que le géographe Christophe Guilluy rappelle sans détours. Ou combien être dans la place est affaire de classes.

0n a l’impression que les espaces périurbains pavillonnaires sont devenus des espaces de relégation et le territoire de questions sociales criantes sans qu’on en prenne vraiment la mesure. Comment expliquer cet angle mort ?

L’héritage des Trente Glorieuses est encore prégnant.Le pavillon symbolisait alors l’ascension sociale d’une petite classe moyenne accédant à la propriété. Il s’y est élaboré, en creux, tout ce que déteste l’homme de gauche : quelqu’un qui lâche l’immeuble, le mouvement social, le collectif pour se replier sur le pavillon. Ce qui a engendré une imagerie très beauf du type « J’ai un pavillon, donc un berger allemand et je deviens forcément raciste parce que je m’inscris dans la sphère privée et j’ai peur de l’autre. » Quand on parle du périurbain, il est pourtant difficile de dépasser l’idée que « ça ne va pas si mal, parce qu’ils ont quand même leur petit pavillon. » Passer de cette question sociale forte qui est celle des banlieues, surmédiatisée, pour amener cette autre question sociale, pourtant bien réelle, des pavillons, est difficile parce que cela revient à dire la déstructuration de la société française dans son entier. Les banlieues et les cités, c’est la thématique des in et des out. Il y avait les in et les out, il y a les territoires in et les territoires out. Il y a eu un glissement très fort de la gauche vers cette question-là, c’est-à-dire une forme d’abandon de la question sociale, recentrée sur autre chose : les inclus et les exclus. Bien sûr, depuis vingt ou trente ans, les banlieues, ça ne va pas, mais c’est facile, c’est très localisé, c’est ethnicisé, on voit où c’est, on sait qui c’est. Et a contrario, ça veut dire que tout le reste va bien. Alors que les territoires périurbains pavillonnaires disent l’effondrement de la classe moyenne, donc de tout le monde. Une grande masse du petit salariat privé est en train de se précariser. C’est nouveau et surtout cela dit, au fond, la fragilisation de la société française dans son ensemble. Alors même que l’image d’Épinal du pavillon est celle de la petite classe moyenne qui ne va pas si mal, là on explique aux gens que non, même ça, cette chose très sécurisante, le petit jardin et tout, ça ne marche pas. L’enjeu, aujourd’hui, est de rebasculer la question sociale. D’essayer de l’étendre à partir des banlieues, parce que la question sociale c’est bien sûr les banlieues, mais pas seulement. Mais cet enjeu est déstructurant pour le politique : il signifie une remise en cause en profondeur du fonctionnement de la société française. Parce que dire, par exemple, « ça va mal à La Courneuve », cela crée des tensions, mais ça ne remet pas en cause le système français. Mais dire « la majorité des types qui vivent à 70 kilomètres en Seine-et-Marne n’arrivent pas à boucler les fins de mois et leurs enfants ne sont pas dans une logique d’insertion sociale », c’est beaucoup plus complexe. Un exemple frappant est le chômage des diplômés, un sujet qui a été un peu médiatisé lorsqu’on s’est mis à parler des discriminations, qui existent évidemment. Cette question a été amenée à travers l’idée que les jeunes diplômés issus des quartiers sensibles ne trouvaient pas de boulot. Sauf que depuis dix ou quinze ans, le chômage des diplômés dans les espaces périurbains pavillonnaires, c’est quelque chose d’énorme. Quand on fait la carte du chômage des diplômés en France, ça recouvre précisément le périurbain, le rural, évidemment les cités, mais aussi et surtout ces espaces-là. Or le chômage des jeunes diplômés, c’est la société de demain. Mais on n’en parlait pas tant que ça restait cantonné au pavillonnaire. […]

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Christophe Guilluy, avec Christophe Noyé, a publié l’Atlas des nouvelles fractures sociales en France. Les classes moyennes oubliées et précarisées, Autrement, 2006.

publié dans Vacarme 42 hiver 2008

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