Vacarme 43 / chantier 1968/2008 : être anti-autoritaire aujourd’hui
entretien avec Dominique Memmi
« Touche moi pas ». Bel hommage à mai 68 que ce refus opposé à un président empressé de serrer des mains. Il manifeste l’intolérable de l’emprise physique du dominant sur le dominé et l’aspiration à s’en soustraire, dont Dominique Memmi retrace la généalogie dans un ouvrage collectif sur le printemps 68 [1]. Où en est-on aujourd’hui de cette mise à distance de l’autorité ?
Votre travail porte deux éclairages nouveaux sur les événements de mai-juin 1968. D’une part, vous montrez qu’ils ne tombent pas du ciel : ils sont le fruit de transformations silencieuses que vous repérez tout au long des années 1960, dans le domaine privé. D’autre part, ils témoigneraient non pas d’une crise générale de l’autorité, mais d’une certaine forme de domination. Pouvez-vous éclairer ce craquement ?
Il est de deux ordres. C’est d’abord le refus d’une emprise physique sur les individus. Refus, certes, de la domination physique directe (châtiment corporel, viol) ; mais tous les indices montrent que ce stade-là de la domination est en voie de dépassement. Plus précisément, d’autres types d’imposition physique, plus subtiles, se voient désormais contestés avec une âpreté comparable : les impositions de norme physique (sexuelles, vestimentaires, capillaires), et les privations (de parole et de sortie notamment). Liberté sexuelle, de parole, de mouvement — jusque-là volontiers réservées au maître de maison — provoquent chez les plus dominés de la domus une reprise de soi tous azimuts. La deuxième évolution, plus subtile, est une forme d’intolérance à la proximité physique lorsqu’il y a domination. Tout se passe comme si la domination était devenue beaucoup plus insupportable du fait d’être rapprochée. La disparition du domestique en est la traduction la plus spectaculaire. « Personnel couchant », il était pris dans une proximité durable et continue, diurne et nocturne, renforcée par la commensalité, les soins aux corps des patrons, l’association fréquente à l’élevage physique des enfants. Tout cela devient littéralement insupportable : une mise à distance physique des domestiques se traduit alors par la désaffection des chambres de bonne, une séparation du moment alimentaire entre patrons et salariés, une mise à l’écart des enfants. Les « heures de ménage » remplacent les « femmes de ménage ». Et ce par l’effet, semble-t-il, de l’évolution du monde social lui-même.
Davantage que par des mobilisations, donc ?
Oui, mai 68 a été la cristallisation spectaculaire d’un mouvement de fond qui commence au moins au début des années 1960. Michel de Certeau dit par exemple que 68 est une gigantesque prise de parole. Certes, mais elle avait commencé bien avant. Marianne Arondo, dans sa biographie Moi, la bonne [2], fait remonter son premier conflit avec ses patrons vers 1963/64 quand on l’accuse de… dévoiler les secrets de famille à l’extérieur, et le second bien avant 68 quand pour la première fois — et pour obtenir des cours de… langue française ! — elle « répond » à ses patrons. De même, bien avant de créer les fameux groupes de parole où elles se retrouveront, les femmes s’étaient mises à parler, à l’extérieur, de leur rapport à la « domus » : dès 1964 dans l’émission Les Femmes aussi d’Eliane Victor, dès 1966 dans les premiers « Courriers du cœur » radiophoniques, puis avec Ménie Grégoire à partir de 1967. Le caractère intolérable de la « fusion » dans le privé est donc objectivé — et parlé — avant mai 68.
Dans la pensée savante, il se cherche aussi une pensée et une parole du caractère intolérable de la domination quand elle s’accompagne d’une fusion sans verbe et sans médiation. En 1963, le psychiatre Louis Le Guillant se demande par exemple pourquoi tant de bonnes deviennent folles [3]. Parce qu’elles sont associées fortement à la famille sans en faire partie, suggère-t-il. Et c’est aussi à cette époque — certes après une première vague entre 1939 et 1945 — que les metteurs en scène de théâtre et de cinéma se mettent à penser la proximité physique maître-domestique comme véritablement dramatique. […]
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Dominique Memmi est chercheuse en sociologie au CNRS (Cultures et sociétés urbaines).
[1] D. Damamme, B. Gobille, F. Matonti, B. Pudal (dir.), Mai-juin 68, Les Éditions de l’Atelier, 2008.
[2] M. Arondo, Moi, la bonne, Paris, Stock, 1975.
[3] L. le Guillant, « Incidences psychopathologiques de la “bonne à tout faire” », L’évolution psychiatrique, oct-déc. 1963 et « L’affaire des sœurs Papin », Les Temps modernes, avril 1963.