Vacarme 44 / entretien Alban Bensa

de l’autre côté du mythe

entretien avec Alban Bensa

entretien réalisé par Stany Grelet, Marion Lary & Victoire Patouillard

5 mai 1988, Nouvelle-Calédonie, Bernard Pons déclenche l’opération « Victor ». Réfugiés dans une grotte de l’île d’Ouvéa après une tentative d’occupation de la gendarmerie de Fayaoué, qui tourne mal, des indépendantistes kanaks retiennent des otages. Rattrapée entre les deux tours de l’élection présidentielle par un mouvement de libération lancé quatre ans plus tôt, frappée au cœur du pouvoir qu’elle exerce sur l’archipel depuis 1853, accrochée aux derniers vestiges de sa grandeur coloniale, la République ne saurait se laisser humilier : on envoie la troupe. Dix-neuf insurgés sont tués, dont certains, de toute évidence, après l’assaut. Un air d’Algérie souffle sur le Pacifique.

Les « événements », comme on les appelle, Alban Bensa les a vécus. Ethnologue, il avait embrassé plusieurs années auparavant la cause de ces Kanaks auprès desquels, au milieu des années 1970, on l’avait envoyé apprendre une langue, recueillir un savoir, transcrire des récits. Cette société qui se soulevait, ces individus qui s’inventaient un avenir, cette identité qui se redessinait collectivement n’avaient rien à voir avec le Kanak éternel décrit par l’anthropologie classique — celle d’un Maurice Leenhardt par exemple —, figé dans ses rites, ses mythes, sa culture, coupé d’une modernité dont il serait le Grand Autre, au côté des Bororos ou des Baruyas. Il a donc fallu inventer une autre anthropologie, à même de rendre justice aux groupes qu’elle observe quand ceux-ci cherchent à infléchir leur destin. Alban Bensa en rassemble aujourd’hui les pièces [1].

L’observateur est donc passé du côté de son objet. Au risque d’horrifier les gardiens de la neutralité axiologique, le savoir y a gagné beaucoup. Une certaine élégance éthique, d’abord. Après tout, l’enquête est une relation : taire les rires qu’elle provoque, les amitiés qu’elle fait naître — ici, la camaraderie avec un Jean-Marie Tjibaou, ou la fraternité avec un Antoine Goromido, qui auront été pour Alban Bensa bien plus que des « informateurs privilégiés » —, les choix politiques auxquels elle confronte, c’est mentir. Une réflexivité critique, ensuite : passées au crible d’une société en mouvement, les grandes mises en ordre de l’anthropologie structurale apparaissent pour ce qu’elles sont — des artefacts. Un surcroît d’attention, aussi : attention aux contextes du récit recueilli, aux intentions stratégiques de celui qui l’énonce, à l’histoire personnelle et collective dont il porte la trace et l’élan. Une curiosité esthétique, enfin : quand on met sa plume au service d’une conviction, on ne trahit pas l’écriture scientifique, on voit mieux combien la recherche est elle aussi écrite, qu’elle repose, partant, sur des choix formels et qu’elle a donc tout intérêt, pour gagner en justesse, à se frotter à d’autres procédés du sens — ceux de la littérature, de l’histoire, de l’architecture ou du cinéma dans le cas d’Alban Bensa.

Il fallait donc, pour l’interroger, une succession d’allers-retours : de cette Nouvelle-Calédonie dont on sait si peu à l’épistémologie des sciences sociales, du carnet de terrain à la création artistique, du savoir savant aux luttes politiques, de la singularité kanake à notre histoire commune.

Votre livre — comme tout votre parcours — traverse la frontière censée séparer l’anthropologie et la politique. L’observation d’une société en lutte vous amène à une critique radicale du savoir qui la muséographiait.

La révolte des Kanaks m’a conduit à rompre progressivement avec certains des postulats de l’ethnologie tels qu’ils avaient été établis à propos de sociétés mises sous le boisseau par les entreprises coloniales. La mise en système des pratiques et surtout des représentations, qu’il s’agisse de la parenté, des mythes ou même des modes de production, brosse le tableau de sociétés stables et cohérentes, visions idéalisées reconstruites au prix d’une mise entre parenthèses de leur inscription dans l’histoire et de leur capacité à se transformer consciemment. La contestation radicale de la colonisation française en Nouvelle-Calédonie par les Kanaks m’a permis de ressaisir, dans le sillage des travaux de Max Gluckman et de Georges Balandier mais sur le tas, la question du politique en acte là où peut-être on s’y attendait le moins. Les Kanaks occupaient en effet, dans l’imaginaire ethnologique français, le statut d’archi-primitifs, montrés à l’exposition coloniale de 1931 et présentés par le missionnaire protestant Maurice Leenhardt comme une quintessence de l’archaïsme mental.

Aujourd’hui, certains ethnologues sont toujours convaincus qu’il existe de « vrais primitifs » (qu’est-ce au juste ?) au fond de la jungle amazonienne ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pourtant, par exemple, dans ce pays, nombre de pratiques remontent à l’intro duction de la patate douce au XVIe siècle et aujourd’hui les organisations sociales et symboliques cohabitent avec les kalachnikovs dans un climat politique très instable, à propos duquel il devient difficile de maintenir un discours bien rôdé sur la « pensée sauvage ». Il n’est plus crédible aujourd’hui d’occulter, dans la description et pour l’analyse, la violence omniprésente et les conditions chaotiques dans lesquelles la recherche s’opère. Les Kanaks m’ont définitivement guéri de l’utopie exotique qui dissocie l’ethnie de l’État, l’ethnologie de la sociologie et aussi des sciences politiques et de l’histoire. […]

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[1] La Fin de l’exotisme. Essais d’anthropologie critique, Anacharsis, 2006. Alban Bensa prépare actuellement l’édition de textes de Jean Bazin : Des Clous dans la Joconde. L’Anthropologie autrement, Anacharsis, à paraître en octobre 2008.