Vacarme 18 / entretien Carlo Ginzburg

entretien avec Carlo Ginzburg

de près, de loin

des rapports de force en histoire

entretien réalisé par Philippe Mangeot

S’il fallait ne retenir qu’un objet dans l’œuvre de Carlo Ginzburg, ce serait le procès. L’historien italien commence sa carrière avec l’analyse de procès en sorcellerie [1] ; il y revient en 1991 à propos des poursuites engagées contre son ami Adriano Sofri [2]. Il y puise aussi la substance de considérations épistémologiques qui irriguent l’ensemble de son travail.

Le procès pour Ginzburg est d’abord une entrée en matière : un moyen d’accéder à l’existence d’hommes et de femmes ignorés par une historiographie traditionnelle pour laquelle il n’y eut longtemps d’individus que ceux dont l’histoire se confondait avec la geste des États. Mais il est aussi une façon d’objecter des « individus au sens plein du terme » aux historiens qui ne témoignent des classes populaires que sous l’angle de la représentativité statistique. Dans les archives de l’Inquisition, Ginzburg entrevoit quelque chose de ces hommes infâmes qui n’ont laissé de trace qu’en y laissant leur peau. Mais s’il montre comment la justice est un lieu où prend corps l’image du pouvoir, il refuse de croire qu’il n’y a d’histoire des exclus que celle de l’exclusion. Dans l’ensemble de ces vies qui nous parviennent à travers le prisme déformant du regard des inquisiteurs, il sélectionne les procès exceptionnels où les catégories des juges sont débordées, où se noue un dialogue improbable entre des experts en rituel sabbatique et des accusés qui ne se reconnaissent pas dans leur discours - et qui invoquent pour le dire d’autres savoirs que les savoirs du pouvoir. Aux moyennes, Ginzburg préfère les irrégularités, ces « fissures » où l’historien voit affleurer des croyances, des cultures et des savoirs arasés.

On peut lire Ginzburg comme une anthologie des défaites ; mais dans les jeux compliqués du pouvoir et de la vérité, dans la façon dont il montre, avec une minutie mécanicienne, les coups de théâtre, les retournements, les pièges et les faux-pas, les savoir-faire et les savoir-parler qui s’aiguisent de procès en procès, on se prend à rêver d’autres histoires, inventer d’autres généalogies, espérer d’autres issues. Toute l’œuvre de Ginzburg est ainsi traversée par une tension entre un lyrisme qui ne se contient pas et une implacable prise en compte des rapports de force.

Intérêt pour les savoirs minoritaires, attention aux techniques et aux usages ; un lecteur familier de Vacarme reconnaîtra sans peine certaines des préoccupations de la revue. Carlo Ginzburg a vite compris à quel genre d’oiseaux il avait affaire - et de les mettre en garde contre l’illusion de la familiarité. Une façon de poursuivre les réflexions engagées dans son dernier livre paru en français - À Distance [3].

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[1] Les Batailles nocturnes, Verdier, 1980, Flammarion, 1984. Le Fromage et les vers, Aubier, 1993. Le Sabbat des sorcières, Gallimard, 1992

[2] Le Juge et l’Historien, Considérations en marge du procès Sofri, Verdier 1997. Adriano Sofri, ancien responsable du groupe d’extrême gauche italien, Lotta Continua, a été accusé, avec deux de ses camarades, d’être le mandant de l’homicide d’un commissaire de police, advenu en 1972, sur la foi du témoignage d’un « repenti » qui soutient avoir lui-même participé au meurtre. Après une longue série de condamnations et d’acquittements, les trois hommes ont été définitivement condamnés à 22 ans d’emprisonnement, tandis que leur accusateur bénéficiait de la prescription. Ils ont toujours proclamé leur innocence. Dans Le Juge et l’historien, paru en Italie en 1991, Ginzburg déconstruit l’édifice de l’instruction et en souligne les zones d’ombre et les contradictions.

[3] À Distance. Neuf variations sur le point de vue en histoire, Gallimard, 2001