Vacarme 21 / Dammarie-lès-Lys : les militants de l’incertitude

itinéraires militants

autoportraits - 2 / Faudil Ziani

Les quatre portraits suivants sont des itinéraires militants, dits à la première personne du singulier, à visage découvert.

Ils ne « redonnent » pas « la parole » à des gens « prives de parole ». Les quatre personnes dont il s’agit n’ont au contraire cessé, durant les mois qui ont suivi les deux décès de mai 2002, voire durant les années qui ont suivi la mort d’Abdelkader Bouziane, de se saisir de toutes les occasions de parole publique. Ces portraits prolongent donc, sous la forme autobiographique, le pari de leurs interventions publiques : faire du « je » la force de leur engagement.

Faudil Ziani, né en 1972, a grandi dans la cité de la Plaine-du-Lys, Dammarie-lès-Lys.

La mort d’Abdelkader Bouziane, c’est là que j’ai rencontré le MIB. En fait, à ma sortie de prison, en juin 1998. Suite aux émeutes, j’ai été tout de suite condamné à de la prison ferme à cause d’une plaque d’égoût que soit-disant j’avais lancée sur un policier. Ils n’avaient aucune preuve à m’opposer même pas le bouclier avec lequel le policier se serait protégé. Moi, par contre, j’avais un certificat médical qui prouvait que, de toutes façons, la plaque, je n’aurais pas pu la lancer. Le 14 décembre 1997, j’ai eu un accident de travail, les tendons du pouce sectionnés, ça m’a valu sept mois d’arrêt de travail. Le 16, je suis sorti de l’hôpital et Abdelkader, il est mort le 17. Alors moi, j’aurais lancé une plaque de 22 kilos sur un policier ! Simplement, j’avais eu une altercation avec le commissaire Florenz [1], qui était venu, après la première nuit d’émeutes, dans le quartier. Mon père et mon grand frère étaient là aussi, ils m’ont obligé à remonter chez moi, donc je n’ai pas pu participer aux journées d’émeute ensuite. Peu importe. J’ai finalement été condamné à 15 mois avec sursis, trois ans de mise à l’épreuve et 15 000 F de dédommagements. La prison, je connaissais déjà, depuis le début des années 1990. À l’époque, c’était le début de la guerre du Golfe, les contrôles d’identité s’étaient renforcés. Moi, j’avais commencé l’armée, mais je l’avais très vite quittée, j’étais déserteur, parce que je ne voulais pas soutenir ce qui se faisait par rapport à la guerre du Golfe. Donc je ne pouvais pas travailler, je traînais, je me suis pris une condamnation pour une bagarre, une pour outrage et rébellion, des choses comme ça. Et puis en 1991, je me suis pris 18 mois de prison. Le patron du supermarché en face de chez nous avait l’habitude de prendre les gamins qui piquaient et de les frapper avec une laisse de chien dans son bureau. Et un jour, il frappe comme ça une dame d’origine arabe. Alors à une dizaine on y est allés et le patron, il s’est pris une pierre dans la tête. Il est allé porter plainte et au commissariat, ils lui ont présenté les photos qu’ils avaient. En fait, la seule qu’ils avaient, c’était la mienne. Donc ils m’ont interpellé. Je suis resté onze jours sous mandat de dépôt, ensuite relâché, puis condamné à 13 mois ferme. J’ai fait appel, je me suis pris 15 mois. Plus tous les sursis pour outrages, bagarres, qui sont tombés 24 mois. Les grâces présidentielles sont tombées, donc finalement je me suis pris 18 mois. J’ai fait un stage en prison de dessin assisté par ordinateur, mais j’ai été transféré trois mois avant la sortie, et je n’ai pas pu passer les diplômes. J’ai tenté de continuer la formation DAO après la sortie, mais les formations étaient payantes et trop chères. Alors j’ai fait des intérims. À partir de 1998, on a commencé, avec Samir, à fréquenter de plus en plus les gars du MIB, à aller à leur local à Montreuil. Notre but, c’était de maintenir les gens éveillés sur Dammarie, pour que le crime des policiers ne soit pas impuni et de manière générale pour faire en sorte qu’à la première bavure, il y ait condamnation. Je commençais en tous cas à comprendre, grâce à l’action du MIB, mon passé judiciaire, que ce passé judiciaire, avec toutes ses parodies de justice, renforçait mes convictions politiques et en même temps nous obligeait à autre chose que la violence. Le MIB, ils avaient organisé une marche en juin 1998 à Mantes, pour la mort de Youssef Khaïf, avec une bonne participation des gars de Dammarie. Mais en juin 1998, j’avais commencé un boulot de gardien d’immeuble par le Logement français [2], à la cité des Tarterêts. Ça s’est vraiment bien passé, malgré qu’il s’agisse d’une cité vraiment difficile. Il faut voir la situation c’est abominable, quand on voit l’état des HLM là-bas, tous les services publics qui ont fui, l’architecture de ce quartier, l’entassement des bâtiments, avec la vue sur la fenêtre du voisin, avec uniquement des gens issus de l’immigration, entassés. On m’a proposé un CDI, mais je ne voulais pas rester aux Tarterêts, cautionner la politique du Logement français pas de travaux dans les appartements, des délais trop longs, et le seul intermédiaire, c’est le gardien. Et le gardien, avec la meilleure des volontés, il ne peut pas. Ils te prennent toi comme simple interlocuteur et moi je ne pouvais pas cautionner cette politique qu’ils mettent en place là-bas avec des jeunes issus de l’immigration comme gardiens... Tout en sachant que ce qu’ils font, ils le font aussi à mes parents. En plus, à ce moment-là, j’avais eu un nouvel accident, dans une bagarre, donc nouvel arrêt de travail. C’est en 1998, donc, qu’on a été vraiment actifs avec le MIB. On est allés au procès de Lyon pour le procès de Carvalho [3], on est intervenus au colloque des Assises de la banlieue, avec trois ministres qui devaient parler, dont Bartolone et Trautmann. On refusait le monopole de la parole par les ministres. J’ai suivi le procès Hiblot à Versailles et le procès d’un type raciste, d’extrême-droite, qui avait tué un jeune sous prétexte de protéger sa voiture et son autoradio, à Nîmes. On est partis aussi à Orléans, à la cour d’appel, pour l’affaire Bouziane, on n’a jamais compris pourquoi ça avait été délocalisé là-bas. Et là, on s’est encore pris une claque. On a encore vécu une parodie de justice. À chaque fois, c’est une grande claque. Mais on n’accepte toujours pas, on veut garder notre dignité. Alors on continue. Ici, à Dammarie, on veut garder cet esprit, devenir un peu le relais. Tout ça, ça permet de maintenir une vigilance sur Dammarie, entre nous, malgré tous les échecs et les déceptions qu’on a eus. Personnellement j’ai trente ans, j’ai perdu beaucoup de temps et si j’arrive, aux plus jeunes, à ne pas leur faire perdre ce temps-là, c’est un devoir. J’ai cru à des choses qui hélas n’étaient pas vraies. Notre devoir à tous, c’est de leur dire, aujourd’hui vous avez des droits. Il y a des associations qui se montent, aujourd’hui, qui proposent d’aller mettre deux coups de peinture pour emmener les gosses en vacances. Non, nous on est contre ça. Les emmener en vacances si vraiment ils n’ont pas de moyens financiers, d’accord, mais le reste de l’année, mettre des locaux à disposition pour étudier, pour avoir accès à Internet, étudier. C’est pas à nous, à titre gratuit, d’aller repeindre les bâtiments et faire économiser les notes de frais au Logement français. Les jeunes, tu ne peux pas leur dire va peindre, tu pars en vacances, tu reviens, tu dégueulasses tout et tu auras le droit de repartir si tu repeins. On est contre ça. On ne veut pas être l’objet de manipulations. Aujourd’hui, ces petits frères-là et ces petites soeurs-là, ils ont droit à un autre avenir. Nous, il nous faut un minimum d’autofinancement, pour mettre en place une politique qui offre un avenir aux jeunes. Et ça, ça passe par un investissement massif dans le scolaire, dans le matériel et dans le soutien. On ne peut pas se permettre aujourd’hui que la mairie fasse des opérations t-shirt tous les étés qui consistent à distribuer des t-shirts « tous différents, tous égaux ». C’est vraiment des t-shirts qu’il leur faut aux gosses ? Un t-shirt pour l’été ? Nous, on préfère rompre avec ça.

[1] Florenz était le commissaire de Dammarie-lès-Lys en 1997.

[2] Le Logement français est une société anonyme d’HLM qui dispose d’environ 33 000 logements en Ile-de-France.

[3] Carvalho : policier qui avait tué, en état d’alcoolémie, d’un coup de fusil à pompe, Fabrice Fernandez, menotté sur son siège au poste de police de Lyon, fin décembre 1997. Il fut, malgré ce que semble suggérer Faudil, condamné en 2001 à 12 ans de réclusion criminelle.